En Ouganda, "dénoncer les homosexuels est une preuve de civisme"

Publié le par Résistance Citoyenne

L’Ouganda est en croisade contre les homosexuels. L’Etat, poussé et financé par des fondamentalistes américains, y persécute les gays.

 

Mis à part l'Afrique du Sud, la quasi-intégralité du continent noir condamne l'homosexualité. Ces derniers mois, la répression et la pénalisation se sont intensifiées. Vingt-quatre personnes arrêtées au Sénégal, un couple incarcéré au Malawi, une révision du code pénal rwandais, des homos criminalisés pour la première fois au Burundi, un durcissement des peines envisagé en ce moment en RDC...

Mais c'est l'Ouganda qui s'est récemment distingué avec un projet de loi radical, the anti-homosexuality bill, déposé en octobre 2009. Jusque-là, un homosexuel y encourt quatorze ans de prison. Dorénavant, il s'exposerait à un emprisonnement à vie, voire à la peine de mort s'il est séropositif et a un rapport sexuel (même protégé) avec un mineur. De plus, les citoyens qui ne dénonceraient pas une connaissance homosexuelle risqueraient trois ans de prison ferme.

Sylvia Tamale, doyenne du département de droit de l'université de Makerere, à Kampala, est une militante des droits de l'homme détestée du pouvoir. Selon elle, "l'homophobie est un des héritages de notre histoire coloniale. Elle a été importée de Grande-Bretagne et découle des valeurs moralistes de l'époque victorienne. C'est pourquoi, aujourd'hui, les Ougandais sont devenus extrêmement homophobes".


"Pendez-les"

 

Récemment, le tabloïd Rolling Stone (aucun rapport avec le magazine américain) nommait et donnait les adresses des leaders gays avec le bandeau "Hang them" ("Pendez-les"). The Onion et The Red Pepper attisent aussi l'homophobie rampante depuis des années. Auf Usaam Mukwaya, un militant gay de 27 ans, a été "outé" par ce dernier en 2008. Depuis, sa photo a été publiée une dizaine de fois. Lors d'une rencontre, le directeur du Red Pepper, Arinaitwe Rugyendo, nous déclarait que "le journalisme est un service. Il doit corriger les erreurs de la société. Dénoncer les homosexuels ne s'apparente pas à de la diffamation mais à une preuve de civisme".

Après la parution des photos, Auf a été licencié, expulsé de son village, lapidé sur un marché, torturé en prison puis débouté, renié par sa famille... Bref, une descente aux enfers qui lui a fait envisager le suicide. C'est à cette époque qu'on l'a rencontré, lors du tournage d'un documentaire (Ouganda : au nom de Dieu, en recherche de diffusion). Il vivait traqué dans un bidonville et partageait huit mètres carrés avec deux colocs.

"Je n'ai pas de futur ici. Je suis un sous-homme. Je ne peux plus trouver de travail. On m'a dit que la France était le pays des droits de l'homme. J'ai donc fait une demande d'asile."

En Ouganda, la traque des homosexuels n'est pas nouvelle. Avec ce projet de loi, elle s'accélère, se radicalise et s'assume. Le député David Bahati en est à l'origine. Il déroule un argumentaire simpliste mais qui convainc la population : "Les homos recrutent de jeunes enfants et mettent en danger nos familles traditionnelles hétérosexuelles. Il faut agir vite car ils sont financés par l'étranger. Ils sont pédophiles et incarnent une maladie occidentale qu'on veut nous imposer. Nous avons presque 100% de chances que le projet passe."

Les organisations humanitaires et les ONG parlent de 500 000 gays (sur 32 millions d'habitants). Six organisations aident la communauté. Elles sont toutes basées à Kampala ou en périphérie. Pour limiter les représailles, elles sont obligées de prétendre qu'elles défendent avant tout les droits de l'homme.

Dennis Wamala, directeur d'Icebreakers :

"Beaucoup d'activistes sont mis en prison. Ces intimidations sont monnaie courante. Notre regret est de ne pas pouvoir agir en province faute de moyens financiers. Là-bas, un gay vit son homosexualité seul. Nous sommes pessimistes car le gouvernement essaie de faire passer une loi qui va criminaliser ceux qui financent les associations LGBT."

Seuls deux médecins acceptent de soigner les homos

A court terme, Spectrum, Smug, Icebreakers, Farug, Tits et Kulhas pourraient donc disparaître. Tous ceux qui de près ou de loin s'occupent de la communauté sont pourchassés et reçoivent des menaces de mort. Comme Ladislaus Rwakafuuzi, l'avocat d'Auf.

 

En Ouganda, seuls deux médecins acceptent de soigner les homos. "A cause des pressions exercées, le ministère de la Santé ne mentionne pas les pratiques homosexuelles dans ses brochures. Quasiment les trois quarts du budget de la santé proviennent de donneurs étrangers qui émettent des clauses. Si les Etats-Unis spécifient de ne pas destiner l'argent à une population gay, le ministère s'exécutera. La politique de santé du pays se décide en dehors de ses frontières", affirme le docteur Thomas M.

"Dorénavant, après avoir reçu un homosexuel, il faudra que je le dénonce à la police. Que va-t-il se passer ? Je vais trahir mon éthique, rompre la confidentialité de mon rapport avec le patient et appauvrir la qualité de nos services médicaux."

Depuis notre interview, il a été licencié.

 

Derrière cette croisade, des fondamentalistes américains

 

Pour Sylvia Tamale, la problématique prend ses racines ailleurs. "Ce projet de loi est initié par les fondamentalistes religieux américains. Ce n'est pas un hasard si, quelques mois avant que le projet de loi ne soit déposé, il y a eu une énorme conférence organisée ici par des évangéliques américains. Ils ne peuvent pas appliquer leurs idées chez eux. Alors ils cherchent des alliés ici, au Nigeria, au Rwanda, au Burundi, au Kenya..."

Le couple présidentiel, David Bahati, James Buturo (ministre de l'Ethique et de l'Intégrité) sont des born again et appartiennent à The Fellowship, une branche ougandaise d'un mouvement évangélique américain nommé The Family. C'est ce dernier qui a placé Yoweri Museveni au pouvoir en 1986 et l'a abreuvé de quelques milliards de dollars (principalement sous Bush père et fils - W étant un born again pentecôtiste).

Sa mission est un succès : les born again représentent un tiers des parlementaires, possèdent des radios, des télés. Leur porte-parole est Julius Oyet. Cet autoproclamé apôtre de Dieu gère dix mille églises et neuf millions de fidèles. "Nous avons une méthode d'évangélisation très agressive. On impose des évangéliques à tous les postes clés du business. Nous convertissons la population." Il est proche du couple présidentiel et a rédigé le projet de loi avec David Bahati mais se défend de toute subjectivité.

"Je ne suis que le porte-parole de l'auteur de ce livre. Et la Bible dit qu'un homme qui couche avec un homme, que de telles personnes doivent être tuées."

Il est accompagné par le médiatique Martin Ssempa (affilié à la mégastar évangélique américaine Rick Warren, qui a d'ailleurs béni Barack Obama lors de son investiture), David Kiganda, Stephen Langa et bien d'autres.

"J'ai trouvé mon petit ami mort, dans une mare de sang"

Christopher Ssenyonjo, 72 ans, évêque de l'Eglise anglicane, est l'un des seuls à avoir pris position en faveur des gays. Moralité, sa hiérarchie lui a interdit d'officier. "Je suis triste mais j'ai choisi de rester dans le camp des opprimés. Et puis, c'est l'institution humaine qui m'a rejeté, pas Dieu." En Ouganda, c'est une première. Chrétiens et musulmans sont unis pour combattre cette "abomination".

Auf est musulman et il connaît bien la mosquée de Nakasero, une des plus radicales du pays. Avant d'être "outé", il venait y prier. Le cheikh Idrissa M'Babali nous avoue que, si le projet de loi ne passe pas, il lancera "le mouvement underground. On sortira, cherchera et trouvera les gays et les lesbiennes. Personne ne nous verra. On les tuera. Au nom de Dieu, au nom d'Allah".

Actuellement, cette milice de la mort se structure. Sur le terrain, les disparitions inexpliquées et les passages à tabac ont déjà commencé. Trois jours avant notre venue, Sasha, homme politique à Entebbe, a subi une tentative d'étranglement.

"J'ai porté plainte. La police m'a dit que si j'insistais elle retournerait le dossier contre moi." Idem pour Dixmas. "J'allais voir mon petit ami. Je l'ai trouvé chez lui, mort dans une mare de sang. La police a clos le dossier. En tant que gay, tu n'as pas de droits. C'est dur de continuer à vivre. Peut-être que je suis le prochain sur la liste..."

Ce que David Bahati n'avait pas prévu, c'est l'avalanche de réactions négatives. Elles sont venues exclusivement de l'étranger. Interventions d'Obama, de Gordon Brown (ex-Premier ministre britannique), de Stephen Harper (Premier ministre canadien), du Parlement européen, une pétition de 450 000 signatures, des centaines d'articles... Malaise à la tête de l'Etat. Une gêne d'autant plus compréhensible qu'un tiers du budget ougandais provient de l'étranger. Si le robinet à dollars se fermait, l'économie s'écroulerait. Mais le projet est toujours dans les tuyaux et va être réexaminé, comme le confirme David Bahati.

"Nous sommes un Etat souverain. Avec la découverte et l'exploitation imminente du pétrole du lac Albert (80 milliards de dollars à partager avec la RDC - ndlr), nous serons autosuffisants et n'aurons pas à céder à votre interventionnisme moral déplacé. Il n'y aura pas d'homosexualisation de ce pays. On fera tout pour que la loi passe avant l'élection présidentielle de février 2011."

Museveni devrait être réélu, l'Ouganda restera un laboratoire religieux pour les fondamentalistes américains et l'homme de la rue assumera encore plus son homophobie. Auf s'est fait une raison. Grâce au comité Idaho, il a obtenu un statut de réfugié politique. Depuis peu, il habite à Paris. "Je suis plus utile vivant ici que mort là-bas." Sur place, la traque continue : tous n'auront pas eu sa chance.

 

Dominique Mesmin

 


Publié dans Libertés

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